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  Histoire de Judas de Rabah Ameur-Zaïmeche

Jésus (‘Issa pour les musulmans) est un rabbin galiléen dont la famille est originaire de Nazareth où il passera toute sa jeunesse, mais son lieu de naissance n’est pas connu avec certitude. Sa carrière de prédicateur charismatique a duré moins de trois ans, durant laquelle il opère des guérisons, suscite la ferveur des foules puis la méfiance de l’autorité romaine sous l’administration du préfet Ponce Pilate. Arrêté et condamné, il est crucifié vers l’an 30 à Jérusalem.

Judas Iscariote est l’un des douze apôtres de Jésus et l’un de ses plus proches fidèles parmi ceux qui ont tout abandonné pour le suivre. Selon les évangiles canoniques, il aurait trahi Jésus en livrant son maître pour quelques deniers. Depuis des siècles, le nom de Judas est synonyme de traîtrise et de félonie. Mais dès les premiers temps du christianisme, son geste a aussi suscité des interprétations plus nuancées qui mettent l’accent sur la grande connivence qui a existé entre lui et Jésus. Depuis le 19e siècle et surtout la dernière moitié du 20e siècle, le regard porté sur Judas s’est fait moins sévère et la littérature comme le cinéma se sont employés à sonder les ressorts de sa trahison et la nature de sa relation avec Jésus.

Si Rabah Ameur-Zaimeche prend lui aussi le parti d’interroger la prétendue authenticité des récits religieux, sa version de la passion du Christ prend des libertés avec les Évangiles pour se concentrer d’abord sur l’humanité des êtres. Se refusant à en faire un traître, son film réinvestit l’histoire de Judas en fervent disciple, en intendant zélé et en gardien des paroles du maître. A la question de pourquoi avoir fait de Judas le personnage central de son film, avec un prénom si chargé et parfois interdit, le cinéaste répond qu’il est grand temps de le réhabiliter. "Ce prénom est le plus beau du monde. Il veut dire littéralement je suis juif, je suis l’autre. […] Judas a été trop longtemps la figure emblématique de cet antisémitisme qui allait croître au fil des siècles comme une flétrissure interminable et délirante."

Avec Histoire de Judas, Rabah Ameur-Zaimeche dit s’être emparé "des mythes fondateurs pour les remodeler et les projeter à la lumière du présent". Car, ajoute-t-il, ces grands récits "doivent être constamment repris, réinterprétés, transformés ; sinon on court un grave danger, celui que nos représentations soient confisquées, comme autrefois, par des appareils, par un pouvoir, et paralysés dans un système qui empêche de réfléchir, de comprendre".

Porté par l’interprétation douce et retenue de Nabil Djedouani, le Jésus de Rabah Ameur-Zaimeche est un contemplatif et sa parole plutôt rare. On en prend la mesure dans un chapelet de scènes revisitées comme celles des marchands chassés du Temple ou de Bethsabée, la femme adultère, que Jésus sauve de la lapidation, d’une seule sentence, lorsqu’il assène : "Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre". Il est en outre peu accommodant avec l’idée que l’on fixât ses prêches par écrit. Pour le cinéaste, "il se défie de la parole que l’on fige, et qui deviendra forcément un dogme, un outil de pouvoir, un instrument de domination et de soumission".
Aux côté de Jésus et Judas et parmi une galerie de personnages et de seconds rôles, inconnus pour certains, se distingue le fou Carabas dans une composition fragile et tendue de Mohamed Aroussi, remarquable encore une fois. (Voir Fièvres de Hicham Ayouch, 2014)

Privilégiant une nouvelle fois une approche de théâtre à ciel ouvert, ce qui permet notamment d’échapper aux aléas de reconstitutions hasardeuses et coûteuses de la Jérusalem biblique, le film a été tourné dans la région de Biskra et d’El-Kantara (Est algérien), dans un décor désertique, entre édifices ruinés et nature vibrante à l’image de ces massifs de palmiers agités par le vent. Après Dernier maquis et Les Chants de Mandrin, la photographie d’Histoire de Judas est encore signée Irina Lubtchansky. Avec les choix faits dans la palette de couleurs, la scénographie et les costumes, certaines compositions et lumières, en particulier d’intérieurs, empruntent à la peinture, celle de Caravage, de Rembrandt ou d’Holbein, comme le confie le cinéaste. Le son –direct ou recomposé- n’est pas en reste, avec les manifestations de la nature et du vent et en particulier des mouches dont l’effet est saisissant.
Dans ce film dont toute la cohérence tient à son rapport au présent, Rabah Ameur-Zaimeche n’a pas hésité à rappeler Rodolphe Burger et son choix s’inscrit en droite ligne de la prestation électrique et décalée du musicien dans Bled Number One.

Projeté en première mondiale au Festival de Berlin 2015, dans la section Forum, Histoire de Judas a été récompensé du prix du jury œcuménique. Le film sort le 8 avril. Nous vous le recommandons.



- 14 février 2017 à 0 h 25 sur Arte | Visible sur Arte+7 jusqu’au 21 février


- 8 octobre 2015, Festival du film arabe de Fameck Val de Fensch
- 6 septembre 2015, 13e Rencontres cinématographiques de Béjaïa / Théâtre régional Malek Bouguermouh
- 5. – 15. Februar 2015, 65th Berlin International Film Festival | 65. Internationale Filmfestspiele Berlin / Forum


- Histoire de Judas (Story of Judas)
Un film de Rabah Ameur-Zaïmeche
(99 min., Fr, 2014)
Avec Nabil Djedouani, Mohamed Aroussi, Rabah Ameur-Zaïmeche, Marie Loustalot
Sortie en France : 8 avril 2015
Distribution : Potemkine

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