Intervenant le 27 février dernier, devant quelque 400 étudiants et professeurs de l’université Ferhat Abbas de Sétif, puis le 14 mars sur les ondes d’Europe 1, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, en a surpris plus d’un en déclarant : "Je me dois d’évoquer une tragédie qui a particulièrement endeuillé votre région. Je veux parler des massacres du 8 mai 1945, il y aura bientôt soixante ans : une tragédie inexcusable". En Algérie où l’initiative a été applaudie, on a vu dans cette qualification des événements une reconnaissance de la dimension dramatique de ces journée et un premier signal fort de la France à la veille de la signature d’un traité d’amitié entre les deux pays. "Je suis convaincu, devait ajouter l’ambassadeur, qu’il fallait lever un tabou du côté français. Depuis 1945, nous avons collectivement et délibérément occulté ce qui s’était passé à ce moment-là".
En marge des commémorations du 8 mai en France, Bertrand Delanoë, maire socialiste de Paris, a pour sa part rappelé sur les ondes de Radio J que c’était aussi "l’anniversaire d’une autre barbarie, celle de Sétif", avant de souhaiter que la France regarde "vraiment en face la vérité. [...] Les sociétés du XXe siècle qui ont d’autres maux à gérer [...] doivent avoir le courage de la vérité, a-t-il déclaré avant d’ajouter : On s’honore en disant la vérité, parfois en demandant pardon."
Ce jour du 8 mai 1945, en marge des cérémonies officielles pour célébrer l’armistice fraîchement signée en France, les militants du Parti du Peuple Algérien (PPA, dissout en 1939) manifestent à Sétif pour réclamer la libération de Messali Hadj, alors en résidence surveillée, et pour fêter la victoire contre l’Allemagne nazie, d’autant que de nombreux Algériens ont payé de leur vie la libération de la France. Arrivés au centre ville, alors qu’un manifestant déploie un drapeau algérien, les forces de police interviennent pour arracher l’emblème. Un coup de feu part et le porteur de drapeau abattu. Cet incident sera à l’origine de la confusion, puis de l’émeute. Les manifestants qui refluent vont se retourner contre les colons faisant 103 morts et de nombreux blessés. Très vite, le couvre-feu est instauré et l’état de siège décrété. La loi martiale est proclamée et toute autorité est donnée à l’armée pour rétablir l’ordre et elle va utiliser les grands moyens : 40 000 hommes dans le périmètre de Bougie, Sétif, Bône (auj. Annaba) et Souk Ahras avec l’aide de la marine qui tire à partir de la côte, de l’aviation qui bombarde et mitraille les mechtas et de groupes d’autodéfense de colons armés. Tous vont s’illustrer dans une répression disproportionnée lors de massacres, d’exécutions sommaires et d’humiliations qui vont durer jusqu’au 11 mai, mais ne prendront véritablement fin que le 22 avec la reddition officielle des tribus.
Pourtant, ces massacres qui feront entre 10 000 et 45 000 morts, selon les sources, passeront pratiquement inaperçus en France au moment où, faut-il le rappeler, le pays libéré en liesse préfère tourner la page de juin 40 et de Vichy. Mais en Algérie, ces journée de mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata vont durablement installer la peur entre les communautés et la violence va devenir l’élément déterminant de la confrontation.
60 ans après, alors que des épisodes de ce passé colonial refont surface, plusieurs manifestations sont prévues en France, dont un colloque à l’initiative de la Ligue des Droits de l’Homme qui veut s’interroger "sur le rôle négatif dans la société française d’aujourd’hui de la persistance de ce passé refoulé et des représentations qu’il a modelées". Pour ses organisateurs, "l’objectif de ce colloque est de se demander en quoi la permanence des mentalités et des comportements sociaux forgés tout au long de l’épisode colonial sont une cause des phénomènes discriminatoires et de certaines inégalités de fait de la société française actuelle."
7 mai 2005 à L’EHESS, "Il y a soixante ans : l’autre 8 mai 1945 - Le trou de mémoire colonial et la société française aujourd’hui", Colloque organisé par la Ligue des Droits de l’Homme à l’Ehess, 105 boulevard Raspail, Paris 6è
7 mai, Centre Culturel Algérien, Maïssa Bey, Rachid Boudjedra et Waciny Laredj évoquent les journées de mai 45, Lecture de textes par Sid Ahmed Agoumi.
7 mai, 17h - 18h sur France Culture, "La mémoire post-coloniale entre réalité et fiction", émission "Bouge dans ta tête" de Benjamin Stora en compagnie de Dominique Vidal, (journaliste et historien) et Karim Bourtel (journaliste indépendant) pour leur livre Le mal-être arabe. Enfants de la colonisation, Abdellali Hajjat, réalisateur du film Mémoire en marche. Histoire d’un mouvement avorté et son livre Immigration post-coloniale et mémoire, et Daniel Lefeuvre (historien à Paris VIII-Saint Denis) pour Chère Algérie, 1930-1962
6 mai à 19h30, Forum des Images, Projection - débat du film Les massacres de Sétif, un certain 8 mai 1945 de Mehdi Lallaoui et Bernard Langlois, Débat avec les historiens Gilles Manceron, Benjamin Stora, Claude Liauzu, Sylvie Thénault, Jean-Pierre Peyroulou
Lire :
Coloniser, exterminer, Sur la guerre et l’Etat colonial d’Olivier Le Cour Grandmaison (Paris, Fayard, 2005)
Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945 : de Mers El-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois d’Annie Rey-Goldzeiguer (Paris, La Découverte, 2001)
Massacres coloniaux d’Yves Benot (Paris, La Découverte, 2001)
Chronique d’un massacre : 8 mai 1945, Sétif-Guelma-Kherrata de Boucif Mekhaled (Paris, Syros, 1995)
L’Algérie sous le régime de Vichy de Jacques Cantier (Paris, Odile Jacob, 2002)
La Guerre d’Algérie, 1954-2004 : La fin de l’amnésie Sous la direction de Mohamed Harbi et Benjamin Stora (Paris, Robert Laffont, 2004)
L’Afrique du Nord en marche. Algérie, Tunisie, Maroc, 1880-1952 de Charles André Julien (Rééd., Paris, Omnibus)
Voir :
Les Massacres de Sétif, un certain 8 mai 1945 un film de Mehdi Lallaoui et Bernard Langlois (Doc., Fr/Alg, 1995 ; Diff. : 10 mai 1995 sur Arte)