Algeriades > 2011 > Mustapha Benfodil | مصطفى بن فضيل

  Mustapha Benfodil censuré à Sharjah

Sur fond de révoltes en cours dans le monde arabe, la 10e Biennale de Sharjah se proposait d’explorer la notion de "trahison" et son arborescence étymologique. Mustapha Benfodil y était invité avec une installation multimédia intitulée Maportaliche/Ecritures sauvages qui questionne "les rapports de résonance et de dissonance entre un écrivain et sa société". Suite à des plaintes de visiteurs qui l’ont jugée obscène et blasphématoire, l’œuvre a été retirée de la manifestation car, aux dires des autorités de la ville, la laisser exposée était "trop risqué d’un point de vue juridique et culturel." Jack Persekian, directeur de la fondation en charge de la Biennale depuis 2005, a été limogé pour avoir manqué de vigilance en l’exposant.

Ce dernier ne s’est pas élevé contre le retrait de la pièce et regrette de n’avoir pas trouvé le temps d’y regarder de plus près. "C’était stupide de ma part, estime-t-il dans l’entretien accordé au journal émirati The National (7 avril), je n’ai pas regardé attentivement, car je ne pouvais pas, il y avait tant d’œuvres et tant de choses à produire - des films et des livres et des publications et des vidéos [...], il n’est pas dans mes habitudes de tout vérifier".

Malgré tous les efforts mis à effectuer la sélection avec responsabilité et prudence, les commissaires de l’exposition concèdent qu’il aurait fallu accorder plus d’importance à bien contextualiser les œuvres et notamment celle-ci qui emprunte la voix d’une victime de viol par des djihadistes algériens, lesquels ont régulièrement invoqué des textes religieux pour justifier leurs crimes durant la décennie 90.

L’œuvre, installée dans une cour de la ville et à proximité d’une mosquée, présentait deux groupes de mannequins sans tête, vêtus de shorts et de tee-shirts. Dans cette parodie de match de football, l’installation met au prises deux équipes avec des maillots sur lesquels sont imprimés, d’une part, des extraits d’ouvrages de l’auteur (romans, théâtre, poésie) et, d’autre part, "un matériau hybride puisé dans la culture populaire algérienne" (chansons, blagues, poésie populaire, plats de cuisine, jeux de société...). Des graffitis en arabe étaient en outre peints sur les murs.

Le journaliste, écrivain et dramaturge a publié un communiqué dans lequel il s’indigne du retrait de sa pièce, témoigne sa solidarité à Jack Persekian, rend hommage aux commissaires de la manifestation et en profite pour apporter des éclaircissements à propos de son œuvre.

Au cœur de l’installation déclinée sur trois niveaux "textuel, sonore et "mural"", les "textes (encore moins les graffitis), ne sont pas très "polis", admet l’auteur, mais c’est pour dire l’ampleur de la violence sociale et politique qui m’entoure, et dont ma littérature se nourrit. Le texte incriminé est un monologue intitulé Le Soliloque de Chérifa. Il est tiré des Borgnes, une pièce de théâtre en cours de création en France et déjà lue à Paris, Montréal, Aix et Marseille. Le soliloque se veut "le récit hallucinatoire d’une jeune femme qui a été violée par des illuminés djihadistes se revendiquant de l’islamisme radical comme mon pays l’Algérie en a connus au plus fort de la guerre civile dans les années 1990".

"Si les mots sont choquants, poursuit Benfodil, "c’est parce que le viol est atroce, et ce n’est malheureusement pas une fiction, ce que ce texte raconte. Et s’il est interprété comme étant une charge contre l’islam, qu’on me permette de préciser que dans les mots de Chérifa, c’est à un dieu phallocratique, barbare et fondamentalement liberticide qu’il est fait référence. En définitive, c’est le dieu des « Groupes islamiques armés » (GIA), cette secte de sinistre mémoire qui a violé, violenté, massacré, des dizaines de milliers de Chérifa au nom d’un paradigme révolutionnaire pathologique supposément inspiré de la Vulgate mahométane. Sans vouloir me justifier, je dois simplement souligner que mon Allah à moi n’a rien à voir avec les divinités dévastatrices dont se réclament les mouvements millénaristes algériens, ces légions de « Barbes Arides » qui ont décimé mon peuple avec la complicité active de nos appareils de sécurité".

Une pétition a ensuite été lancée. Elle déplorait au premier chef la révocation de Jack Persekian qui ne pouvait superviser le choix de chaque œuvre. On doit l’initiative de cette pétition à Rasha Salti et Haig Aivazian, deux des commissaires de la Biennale qui assument la sélection de la pièce en question et disent croire "que la mission de l’art est de défendre la liberté d’expression". Une liberté d’expression et de ton qu’ils s’inquiètent de voir se restreindre, alors même que d’autres œuvres exposées auraient pu subir le même sort. "J’espère de tout cœur, conclut pour sa part Mustapha Benfodil, que ce cycle révolutionnaire arabe qui a ébranlé nos régimes politiques, bouscule dans sa lancée impétueuse nos imaginaires, nos goûts, nos canons esthétiques et nos régimes de pensée. Que cela contribue à dépoussiérer nos signes et nos mots, et qu’on cesse de repeindre nos murs chaque fois qu’un trublion se pique d’y graver ses rêves insolents !". (Photo, "Maportaliche"/"Ecritures sauvages" de Mustapha Benfodil, D.R.)



- 16 March - 16 May 2011, 10th Sharjah Biennial



Revue de presse



- "Le foot dit blasphématoire à la Biennale Charjah : L’artiste censuré ne cherchait ni la pub, ni une fatwa", (Interview de Mustapha Benfodil), ARTINFO, 21 avril 2011
- "On a dû prendre ma pièce pour un attentat esthétique" (Interview de Mustapha Benfodil), El Watan, 19 avril 2011
- "The end of Sharjah’s Biennial ?", The Daily Star, April 14, 2011
- "Censored Algerian Artist Mustapha Benfodil on His Part in the Sharjah Biennial Controversy", ARTINFO (Interview de Mustapha Benfodil, en anglais), April 13, 2011
- "Petition over Sharjah Biennial sacking ’misleading and inflammatory’", The National, April 13, 2011
- "Sharjah Censored ?", NY Arts Magazine, 12 April 2011
- "Biennial exhibit led to director’s dismissal : organisers", The National, April 10, 2011
- "Sharjah Biennial Director Fired Over. Artwork Deemed Offensive", The New York Times (Blog), April 7, 2011
- "Sharjah Biennial chief sacked over one work", The National, April 7, 2011



Bibliographie :

- De mon hublot utérin je te salue humanité et te dis blablabla (inédit)
- Les Borgnes ou le colonialisme intérieur brut (théâtre, inédit)
- Clandestinopolis (théâtre)
(Paris, L’Avant-scène - Théâtre, 2008)
- Dilem Président. Biographie d’un émeutier (portrait)
(inédit, 2008)
- Cocktail Kafkaïne (Poésie)
(*, 2008)
- Archéologie du Chaos (amoureux) (roman)
(Alger, Barzakh, 2007)
- L’Homme qui voulait changer le monde à huit heures moins le quart (nouvelle)
(Marseille, La Pensée du midi, n° 18, 2006)
- H., Le Tigre, Papa, c’est quoi un faux barrage ?
in Les petites comédies de l’eau (collectif)
(Vitry, Editions Gare au Théâtre, 2001)
- Paris - Alger, classe enfer (nouvelle)
(La Tour d’Aigues/Alger, L’Aube/Barzakh, 2003)
- Les six derniers jours de Bagdad. Journal d’un voyage de guerre
(Alger, Liberté/Casbah Editions, 2003)
- Les Bavardages du Seul (roman)
(Barzakh, 2003)
- France 0 - Uruguay 0 (théâtre)
(Editions Gare au Théâtre, 2002)
- Ça va merder à l’Elysée (théâtre)
(Editions Gare au Théâtre, 2002)
- Zizi dans le métro (théâtre)
(Editions Gare au Théâtre, 2001)
- Zarta ! (roman)
(Barzakh, 2000)

Lire aussi
Clandestinopolis
End/Igné de Mustapha Benfodil
Les Borgnes ou le colonialisme intérieur brut
De mon hublot utérin je te salue humanité et te dis blablabla
Archéologie du chaos (amoureux)


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