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  Ismaÿl Urbain, un réformateur de l’Algérie coloniale

Le bicentenaire d’Ismaÿl Urbain (1812-1884) a été l’occasion d’un coup de projecteur sur cette figure occultée de réformateur de l’Algérie coloniale qui fut à la fois l’inspirateur, le propagandiste et l’artisan des mesures "indigénophiles" ébauchées sous la monarchie de Juillet (1830-1848) et mises en œuvre sous le Second Empire (1852–1870). On doit à l’historien Michel Levallois une imposante biographie d’Ismaÿl Urbain en deux volumes parus respectivement en 2001 et 2012. On y apprend qu’en Algérie où il servit de nombreuses années comme interprète militaire, ses plaidoyers en faveur des indigènes lui valurent à la fois la haine des colons et l’attention du duc d’Aumale, puis de Napoléon III à qui il inspira la politique dite du "Royaume arabe". Pour Michel Levallois, Ismaÿl Urbain sera parvenu "à faire signer les décrets et les circulaires relatifs à la propriété foncière des tribus, à la création des bureaux arabes départementaux, à l’enseignement dans les tribus, à la création d’écoles arabes-francaises, d’écoles supérieures musulmanes (les médersa), et de collèges arabes – français à Alger, puis à Oran et Constantine, à la modernisation de la justice musulmane. À travers le réseau des amis qu’il avait en Algérie, il veilla à leur mise en œuvre par les Bureaux arabes".

Né à Cayenne, l’enfant de la Guyanne n’était pas créole, mais un mulâtre, fils illégitime d’un négociant marseillais et d’une mère métisse africaine. Accepté dans la foi saint-simonienne, le jeune Thomas Urbain part en 1833 pour Constantinople avant de rallier l’Égypte où il s’emploie comme professeur de français et apprend l’arabe. Là, sans renier son christianisme, il choisit de se convertir à l’islam sous le nom d’Ismaÿl, convaincu que l’islam a libéré les esclaves et défendu les femmes. "Je veux prendre sur moi et avec moi les bâtards, les esclaves, les noirs, puis les musulmans, les renégats", écrit-il dans le Voyage d’Orient qu’il rapporte d’Égypte.

Recruté comme interprète à l’armée d’Afrique à partir de 1837, il sert sous plusieurs généraux, dont Bugeaud, et suit autant d’opérations de la conquête française en Algérie où il acquiert une vaste connaissance de terrain et devient peu à peu un spécialiste de la politique algérienne.
En 1840, il épouse devant le Cadi une jeune Algérienne de Constantine, dont il aura une fille Baya.

Interprète du duc d’Orléans, puis du duc d’Aumale à Constantine, plus tard conseiller de Napoléon III, il publie L’Algérie pour les Algériens sous le pseudonyme de Georges Voisin (1861). Pour son biographe, Michel Levallois, "ce texte de réflexion marque le début du conflit qui opposa, jusqu’à la chute de l’Empire, le parti des arabophiles, qui avait la sympathie de l’empereur Napoléon III, et les « colonistes », partisans, eux, d’une administration civile qui, sous couvert d’assimilation aux institutions de la métropole, laisserait le champ libre aux colons et leur faciliterait l’accaparement des terres arabes". L’Algérie française, indigènes et immigrants, paraît quant à lui en 1862, "pour enfoncer le clou" fait observer Michel levallois qui ajoute qu’elle "inspira la lettre-programme du 7 février 1863 que l’empereur adressa au général Pélissier, ainsi que le vote du sénatus-consulte du 23 avril reconnaissant aux tribus la propriété de leur territoire traditionnel".

De retour en France après la chute de l’empire, il n’a d’autre choix que de prendre sa retraite tout en continuant à croire au projet d’une "Algérie franco-arabe" et "franco-musulmane" qui ne verra jamais le jour. Ismaÿl Urbain s’est éteint le 28 janvier 1884 à Alger où il est enterré dans le cimetière chrétien de Bologhine (ex-Saint-Eugène).

Dans le roman d’Henri de Turenne et Robert Soulé (2000), puis le téléfilm L’Algérie des chimères de François Luciani (2001), le personnage d’Hélie Toussaint est largement inspiré de la vie d’Ismaÿl Urbain. Ce dernier est en outre représenté dans La Prise de la Smala d’Abd el-Kader par le duc d’Aumale... peinte par Horace Vernet (1843). Pour mémoire, Ismaÿl Urbain a participé à la prise de la Smala, "l’épée au fourreau", comme "un bon interprète" et non comme un guerrier, comme il le précisera dans une lettre à Gustave d’Eichthal, la même année.



- 2 octobre 2014, rencontre-débat avec Michel Levallois : "D’Ismaÿl Urbain à Camus, heurs et malheurs du courant réformiste dans l’Algérie coloniale", Paris / 11ème Art, 9, rue Camille-Desmoulins, Paris 11e
- 24 et 25 octobre 2013, "Ismaÿl Urbain, les saint-simoniens et le monde arabo-musulman" : Colloque international pour le bicentenaire de la naissance d’Ismaÿl Urbain, Paris / Bibliothèque de l’Arsenal (Bnf) et Institut du monde arabe
- 13 juin 2013, "Ismaÿl Urbain : Royaume arabe ou Algérie franco -musulmane ? 1848-1870", Paris / Centre Culturel Algérien
- 18 mai 2013, "Royaume arabe ou Algérie franco-musulmane, le combat du Saint-Simonien Ismaÿl Urbain" par Michel Levallois, historien et Président de la Société des Etudes Saint-Simoniennes, Modération : Mustapha Laribi, journaliste, Alger / Institut français
> En partenariat avec algeriades.com

- 13 avril 2013, Colloque : "D’Ismaÿl Urbain à Albert Camus : réformistes et libéraux dans l’Algérie coloniale", Paris / Institut du monde arabe



Ismaÿl Urbain par Michel Levallois :

- Ismaÿl Urbain. Royaume arabe ou Algérie franco-musulmane ?
(Paris, Riveneuve, 2012

- Ismaÿl Urbain. Une autre conquête de l’Algérie
(Paris, Maisonneuve & Larose, 2001)



Ouvrages d’Ismaÿl Urbain

- L’Algérie française. Indigènes et immigrants
(Paris, Challamel aîné, 1862)
Ouvrage disponible sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France

- L’Algérie pour les Algériens
(Paris, Michel Lévy frères, 1861)
Ouvrage disponible sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France

- De la Tolérance dans l’islamisme
(Paris, Pillet fils aîné, 1856)

- Algérie. Du gouvernement des tribus. Chrétiens et musulmans, Français et Algériens
(Paris, J. Rouvier, 1848)

- Lettres sur la race noire et la race blanche, avec Gustave d’Eichthal
(Paris, Paulin, 1839)
Ouvrage disponible sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France

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