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  Ben Mohamed

Mohamed Benhamadouche, dit Ben, plus connu sous le nom de Ben Mohamed, est poète de langue kabyle, ancien producteur et animateur de renom sur la Chaîne 2 de la radio algérienne, en kabyle, et aussi parolier. Il est en particulier l’auteur de A vava inouva dont Idir a fait un tube international. Observateur attentif, témoin avisé, acteur et maillon précieux dans la défense de la langue et de la culture amazighes (berbères) depuis la fin des années 1960, il s’éveille très tôt à la parole et aux mots.

Ben Mohamed est né en 1944 à Tikidount, commune des At-Ouacif, dans la wilaya (département) de Tizi-Ouzou. Jusqu’en 1958, il vit entre le village natal et Alger où son père travaille. Il revient sur ses années d’écolier dans À l’école en Algérie, des années 1930 à l’indépendance, un ouvrage collectif publié en 2018 aux éditions Bleu autour.

Entre autres souvenirs qui ont marqué son enfance et façonné son cheminement personnel, il tient pour inoubliable celui du premier récital auquel il assiste en 1952, donné par Slimane Azem accompagné de Bahia Farah, dans le restaurant tenu par son père aux At-Ouacif. Son père lui offre à cette occasion le petit fascicule des textes de Slimane Azem. Nul doute, confiera le poète, que quelque chose s’est joué là, dans cette mise en contact avec la poésie chantée et l’écrit.

1958 fut pour Ben Mohamed l’année du départ définitif de Kabylie pour Alger où il entame en 1963, à la préfecture d’Alger, une carrière de fonctionnaire comptable qu’il poursuivra jusqu’en 1975. Il est ensuite affecté à la Direction des finances du ministère de l’Éducation où il exercera jusqu’à son départ en France, en juin 1991.

En une quinzaine d’années de carrière radiophonique entamée en 1967 sur les ondes de la chaine en kabyle de la radio algérienne, Ben Mohamed s’est révélé comme l’un des plus fameux producteurs et animateurs de la chaîne. De là son positionnement de passeur reconnu et toujours écouté des expressions vivantes de la langue et de la culture amazighes. Sur les ondes de la Chaine 2, il fera entendre la parole et la voix de figures prestigieuses comme les écrivains et vigies Mouloud Mammeri et Kateb Yacine, le poète et romancier Tahar Djaout, l’artiste peintre M’hamed Issiakhem, le cinéaste Abderrahmane Bouguermouh ou les hommes de théâtre Mohia et Said Benselma, pour ne citer que ceux-là.

Ben Mohamed, c’est aussi une collaboration à succès avec Idir. On pense évidemment à "A vava inouva", le premier tube international kabyle, algérien et maghrébin, de l’histoire. Pour ce titre, Benmohamed dit avoir travaillé sur des mesures. "Idir m’avait demandé deux couplets de huit vers à sept pieds. Il est vrai que le refrain existe dans le conte, mais le corps du texte comporte une autre thématique. Il s’agissait de mettre en valeur des situations de transmissions familiales d’antan." Ce qu’on omet de préciser le plus souvent, c’est que dans le premier album de Idir, qui comprend A vava inouva, Ben Mohamed signe les textes de huit chansons sur douze.
En tant que parolier, il a également écrit pour Nouara, Lounès Matoub, Takfarinas, Djamel Allam, Medjahed Hamid et quelques autres.

Songeant d’abord à être chanteur, puis réalisant avec la radio être davantage porté sur la parole et la langue, Ben Mohamed s’est découvert une fibre de passeur et de poète. Depuis "Yemma, a yemma" (Mère, ma mère) écrit en 1973, il a composé des dizaines de poèmes, mais sans avoir jamais publié de recueil. Quelques uns de ses textes sont accessibles sur la toile. Fin 2018, sous la forme d’un livre d’artiste paru aux éditions Arts Métiss, Je m’en vais partir... rassemble le poème éponyme de Ben Mohamed et des dessins de Slimane Ould Mohand.

Observateur assidu de la vie culturelle de son époque, sur laquelle il pose un regard de curiosité et de tendresse mêlées, Ben Mohamed a également été sollicité pour traduire du théâtre vers le kabyle. A la suite de Mohamed prend ta valise et La Kahina de Kateb Yacine, il a aussi traduit la fameuse tirade, "Jeddi" (Mon grand père), de Babor ghraq (Le Bateau coule) de Slimane Benaïssa. Un enregistrement en a été réalisé en trois versions arabe, kabyle et française, mais il n’a pas été publié.

Plus récemment, Ben Mohamed, qui donne des récitals de poésie et collabore régulièrement à diverses rencontres, publications ou réalisations audiovisuelles, s’est vu confier les dialogues en kabyle de Fadhma N’Soumer, le dernier long métrage de Belkacem Hadjadj, une riche expérience, car il lui fallait s’adapter au langage cinématographique et utiliser la langue du XIXe siècle, mais qui devait être comprise aujourd’hui. Enfin, il fallait apprendre le texte kabyle aux deux acteurs principaux, une Française et un Marocain. En plus, il fallait être sur le plateau de tournage pour régler des répliques."

Sur la situation et l’avenir de la langue et de la culture amazighes en Algérie, même si des progrès ont été accomplis, beaucoup reste à faire, selon lui, "car la renaissance culturelle, en plus de la reconnaissance constitutionnelle, a besoin d’une volonté politique, d’un support intellectuel solide, de sérieux moyens matériels, d’un soutien pédagogique de haut niveau et enfin d’une réelle prise de conscience de tous ses enjeux". Sur cette question de la langue tamazight chère à son cœur, Ben Mohamed est aussi le premier à alerter en déclarant : "on ne peut plus dire que tamazight est la langue maternelle de nos enfants. En ville où elles se retrouvent de plus en plus souvent, comme à Alger, Paris ou Montréal, la majorité des mères parlent en français ou en arabe à leurs petits. Il ne s’agit pas de fermer les portes devant d’autres langues, mais de savoir qu’une particularité de notre langue est qu’elle doit être “tétée” au berceau, car elle comporte des sons qui ne sont plus accessibles à l’âge adulte."

Du chemin parcouru depuis un demi-siècle, avec son éternel sourire et la modestie en bandoulière, Ben Mohamed dit tout simplement, "j’ai essayé de transmettre ce que j’ai reçu en héritage et les acquis de mon expérience". Nous gardons espoir, pour notre part, de le voir régulièrement prendre la parole et publier ces prochaines années. (Crédit Photo : DR)

Bibliographie

Je m’en vais partir..., poème de Ben Mohamed, dessins de Slimane Ould Mohand (Saint Mesmin, Arts Métiss, 2018)

“Itinéraire d’un enfant de Kabylie”, par Ben Mohamed, recueil À l’école en Algérie, des années 1930 à l’indépendance (Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, 2018)

- “Prise de conscience identitaire”, in Algérie arabe, en finir avec l’imposture (Alger, Koukou, 2016)
- “Mémoire et identité”, Colloque organisé par le Centre de la mémoire commune pour la démocratie et la paix, Meknès, 2016
- “Traduction, une expérience en langue amazighe de Kabylie”, in "Expressions maghrébines", vol 15, n° 1, été 2016, Tulane University [New Orleans]
- "Itinéraires et contacts des cultures", numéro spécial "Littératures et oralité au Maghreb" - Hommage à Mouloud Mammeri, poèmes de Ben Mohamed et entretien avec le poète par Jacqueline Arnaud (Université Paris-Nord, 1992)

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